Le principe de prévisibilité « ex ante » dans la faute générique : commentaire à Cass. pen. n° 9906/2024

L'arrêt n° 9906, déposé le 11 mars 2025 par la VIe Chambre pénale de la Cour de cassation, aborde à nouveau le thème crucial de la prévisibilité de l'événement selon un jugement « ex ante » en matière de responsabilité pour faute. L'occasion est l'annulation partielle avec renvoi d'une décision de la Cour d'appel de L'Aquila, rendue à l'encontre de F. P. La décision s'inscrit dans un parcours jurisprudentiel désormais trentenaire qui délimite la frontière entre la diligence ordinaire requise de l'agent et la sphère du risque imprévisible, pertinent aux fins de la faute générique.

Le cœur de la décision : prévisibilité et connaissances scientifiques

Le point central de la motivation de la Cour de cassation réside dans la clarification que la prévisibilité de l'événement fautif ne coïncide pas avec la simple hypothèse abstraite d'un fait déjà manifesté dans le passé, mais exige l'établissement d'une « probabilité statistiquement pertinente ». Ce paramètre, souligne la Cour, doit être reconstitué à la lumière des connaissances technico-scientifiques disponibles au moment de la conduite, conformément à ce qui est établi par les articles 40 et 43 du code pénal.

En matière de faute générique, le jugement de prévisibilité, à formuler avec une évaluation « ex ante », ne consiste pas dans les possibilités de prédiction d'un type d'événement qui, s'étant produit dans le passé, est susceptible de se reproduire naturellement, mais postule que cet événement a une probabilité statistiquement pertinente de se produire, à cette fin étant indispensable la référence aux connaissances scientifiques dans les domaines de temps en temps impliqués.

En d'autres termes, la faute ne se configure que lorsque l'agent, agissant par négligence, imprudence ou impéritie, omet de considérer un risque que les preuves scientifiques rendaient concrètement probable. L'idée, parfois apparue dans le passé, d'une responsabilité fondée sur une prévisibilité purement conjecturale est ainsi dépassée.

L'évolution jurisprudentielle : des Chambres réunies de 2002 à aujourd'hui

La Cour rappelle une mosaïque de précédents – des Chambres réunies n° 30328/2002 aux arrêts n° 58349/2018, 16029/2019 et 35016/2024 – qui ont progressivement affiné le paramètre de l'id quod plerumque accidit selon des canons probabilistes.

  • 2002, S.U. « Franzese » : introduction de la méthode probabiliste-causale dans le lien de causalité.
  • 2010-2021 : consolidation de la centralité des lignes directrices scientifiques (Rv. 247016-01 ; Rv. 281997-17).
  • 2018-2024 : émergence du critère de la « pertinence statistique » comme instrument de délimitation objective du risque prévisible.

L'arrêt commenté synthétise ces acquis, soulignant comment la vérification « ex ante » doit s'ancrer dans des connaissances accessibles à l'agent moyen diligent, en évitant à la fois le savoir après coup et un excès de formalisme probabiliste qui viderait la faute de son efficacité préventive.

Conséquences pratiques pour les opérateurs et les défenseurs

La décision intéresse particulièrement les secteurs médico-sanitaire, de la construction et industriel, où le risque doit être évalué selon des lignes directrices et des meilleures pratiques. Pour les défenseurs, il devient stratégique d'obtenir des expertises attestant de la réelle connaissabilité du risque au moment des faits. Du côté des entreprises, il est indispensable d'adopter des modèles organisationnels qui intègrent la mise à jour continue des connaissances techniques.

Conclusions

Avec l'arrêt n° 9906/2024, la Cour de cassation réaffirme que la faute générique présuppose un événement non seulement abstraitement imaginable, mais concrètement probable selon des données scientifiques disponibles avant la conduite. Le principe renforce la fonction préventive du droit pénal : on ne sanctionne pas l'impondérable, mais l'omission de considération de risques statistiquement pertinents. Une boussole indispensable pour les professionnels, les entreprises et les juristes qui opèrent dans des contextes à haute technicité.

Cabinet d'Avocats Bianucci