Les limites du recours en Cassation contre les décisions du Conseil d'État : analyse de l'Ordonnance n° 30770 de 2025

La délimitation des frontières de la juridiction entre le juge ordinaire et le juge administratif représente depuis toujours l'un des thèmes les plus complexes et débattus de notre système juridique. Lorsqu'un litige implique l'Administration publique et un particulier, comme dans le cas de la restitution d'une zone occupée, l'identification correcte du juge compétent est fondamentale. Avec l'importante ordonnance n° 30770 du 22 novembre 2025, les Sections réunies de la Cour de Cassation sont revenues clarifier un aspect crucial : jusqu'où s'étend le contrôle de légalité de la Cassation sur les décisions du Conseil d'État ?

L'affaire : occupation de zones et contrats de vente

L'affaire trouve son origine dans un litige entre un particulier, M., et la partie adverse C. (avec l'implication d'une administration publique), ayant pour objet la demande de restitution d'une zone occupée par l'Administration publique. Le Conseil d'État avait déclaré le défaut de juridiction sur la demande de restitution, au motif qu'il ne pouvait examiner, même à titre incident, la validité et l'efficacité d'un contrat de vente lié à la zone en question. Contre cette décision, un recours a été formé devant les Sections réunies de la Cassation, invoquant l'article 111, alinéa 8, de la Constitution, en dénonçant un prétendu refus d'exercice de la juridiction de la part du juge administratif.

Limites externes et internes : quand la Cassation peut-elle intervenir ?

Les Sections réunies ont rejeté le recours, réaffirmant un principe fondamental : le recours en Cassation contre les arrêts du Conseil d'État est admis exclusivement pour des motifs relatifs à la juridiction (les soi-disant limites externes). Cela signifie que la Cassation ne peut intervenir que si le juge administratif a envahi la sphère réservée au législateur ou à d'autres pouvoirs de l'État, ou s'il a nié sa propre juridiction sur le fondement erroné que la matière relevait du juge ordinaire ou d'un autre juge spécial.

Dans le cas d'espèce, en revanche, l'éventuelle erreur du Conseil d'État en estimant ne pas pouvoir décider à titre incident de la validité du contrat ne constitue pas un refus de juridiction. Il s'agit, tout au plus, d'une erreur interne au procès (un error in procedendo), découlant d'une interprétation erronée de l'article 8 du Code du procès administratif (D.Lgs. 104/2010), qui régit précisément la connaissance incidente du juge administratif. Ce type d'erreur n'est pas susceptible d'être contrôlé par les Sections réunies.

Échappe au contrôle des Sections réunies ex art. 111, alinéa 8, de la Constitution, l'arrêt par lequel le Conseil d'État a déclaré le défaut de juridiction sur une demande de restitution d'une zone occupée par l'administration publique, au motif de ne pas pouvoir connaître à titre incident de la question relative à la validité et à l'efficacité d'un contrat de vente s'y rapportant, cette décision n'intégrant pas un refus d'exercice de la juridiction mais, au plus, un error in procedendo dans l'exercice du pouvoir juridictionnel du juge administratif.

Les implications pratiques pour la protection du citoyen

Cette décision offre des éclaircissements importants pour les professionnels du droit et pour les citoyens qui doivent gérer des contentieux avec l'Administration publique. Ci-dessous sont synthétisés les points clés issus de la décision :

  • Nature du vice : Une erreur dans l'application des normes sur la connaissance incidente (comme l'art. 8 du d.lgs. 104/2010) constitue un vice interne au jugement administratif et non un dépassement des limites externes de la juridiction.
  • Irrecevabilité du recours : Il n'est pas possible d'utiliser le recours ex art. 111 de la Constitution comme un degré d'appel supplémentaire pour faire valoir des erreurs de droit ou de procédure commises par le Conseil d'État.
  • Stabilité des décisions : Le principe d'auto-organisation et d'indépendance du juge administratif dans l'interprétation de ses propres règles procédurales est sauvegardé.

Conclusions

L'ordonnance n° 30770 de 2025 des Sections réunies réaffirme avec force le principe de taxativité des recours en cassation contre les arrêts du Conseil d'État. Pour les citoyens et les entreprises, cela signifie que la stratégie de défense vis-à-vis de l'Administration publique doit être planifiée avec une extrême attention dès le premier degré de jugement, car les possibilités de remettre en question une décision du Conseil d'État devant la Cassation restent circonscrites à des hypothèses exceptionnelles et rigoureusement définies.

Cabinet d'Avocats Bianucci